Hello les plongeurs, voilà la newsletter du Plongeoir #101.
Le capitalisme n’est pas un concept figé. Il évolue. Et je fais le pari qu’énormément de choses vont changer dans les années à venir.
On est chaque jour plus nombreux à vouloir aligner profits et impact au même niveau dans nos boîtes. Pour nous, c’est capital :)
Veja fait 250 millions d’euros de chiffre d’affaires et est profitable. Mais je préférerais diviser par 10 notre CA que d’abandonner notre mission sociale et environnementale.
Sébastien Kopp, cofondateur de la marque de chaussures engagées Veja sur GDIY.
Sébastien fait partie des pionniers. Comme Yvon Chouinard chez Patagonia. Mais peu de personnes arrivent à créer aussi bien cet alignement. Et le parallèle entre les deux est qu’ils n’ont jamais eu d’investisseurs.
J’ai l’impression qu’il y a un vrai lien entre la manière dont une entreprise est détenue et comment elle se comporte.
Le problème, ça n’est pas les investisseurs. Ils sont souvent nécessaires. C’est la structure juridique de l’entreprise. Elle n’est pas conçue pour aligner impact et profits.
On cherche à faire entrer un carré dans un rond. Nos entreprises utilisent la même structure juridique depuis des dizaines d’années. La SARL date de 1925. Le monde a changé entre-temps !
Le modèle de “Steward ownership” pourrait devenir une révolution. Il est déjà appliqué dans des boîtes aussi connues que Patagonia ou Bosch.
C’est fascinant. Alors je te propose de plonger 15 minutes dans ce futur :)
Le partenaire du jour : Bpifrance
Depuis que Bpifrance est sponsor du Plongeoir, j’en apprends toutes les semaines sur ce qu’ils font dans l’ombre.
Ils organisent énormément d’évènements pour relier des dirigeants d’écosystèmes différents qui se parlent trop peu !
Ils construisent par exemple des ponts entre les grands groupes qui veulent acheter de manière plus responsable, et les PME / ETI engagées.
Le prochain RDV sera le 26 novembre 2025 à 14h à l’Embarcadère de Lyon. Les PME / ETI engagées pourront rencontrer SNCF, RATP, Schneider Electric, Soitec, Colas rail, Groupe SEB… et peut-être trouver leurs prochains clients.
C’est grâce à ce type d’évènement que l’impact pourra un jour devenir la norme :)
Si ce n’est pas déjà fait tu peux aussi :
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C’est partiiii
Si tu as 30 secondes
Constat 🧐 : Un tiers du PIB mondial est concentré dans 500 entreprises. Le pouvoir se concentre, les missions s’y perdent. Une nouvelle alternative géniale se déploie en Allemagne. C’est ce qu’on appelle le Steward Ownership.
Sujet 🤓 : Des pionniers utilisent ce modèle depuis des années. Ecosia, Mogli, Haferkater, Vyld, Staplestein. Certaines boîtes font plus de 30 millions d’euros de chiffre d’affaires, et la plupart sont profitables. Chacune de ces aventures a été une surprise pour moi. La preuve concrète qu’un autre monde existe !
Défis 🤝 : Valérian veut transformer le startup studio Jumanji en Steward Ownership. C’était le moment idéal pour l’interroger sur les défis qu’il vit. Alors je ne me suis pas gêné ! Comment embarquer les investisseurs ? Qu’est-ce qui freine ?
Énorme merci à Valérian Fauvel, qui a coécrit ce plongeon avec moi. Il a cofondé le startup studio à impact Jumanji, à l’origine de projets comme HomeCycle ou GaiaConnect. Il travaille depuis 1 an à la transformation de Jumanji en Steward Ownership, et fait du coup office de pionnier en France sur le sujet.
Si tu as 15 minutes
Au programme :
Constat : L’argent achète le pouvoir.
Sujet : Les pionniers qui inventent ce nouveau capitalisme.
Défis : On passe à l’action ?
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1. Constat 🧐 : L’argent achète le pouvoir.
Les grandes personnes aiment les chiffres.
1/3 : part du PIB mondial concentré dans les 500 plus grandes sociétés de la planète.
X5 : accélération du montant annuel des fusions et acquisitions d’entreprises entre 1995 et 2023. Le pouvoir se concentre entre les mains de très peu de dirigeants. Et ils n’ont pas vraiment intérêt à ce que le monde change.
Mais pourquoi le pouvoir se concentre comme ça ?
Les grandes personnes aiment le pouvoir.
Au départ, les entrepreneurs possèdent l’entreprise. Imaginons 2 cofondatrices qui se lancent. Chacune d’entre elles possède 50% de l’entreprise. Et en tant que propriétaires, elles ont deux droits principaux :
Le pouvoir de piloter : prendre des décisions pour faire avancer la boîte.
Le pouvoir de prendre l’argent : décider de percevoir des bénéfices ou de vendre l’entreprise.
Le truc le plus important dans cette histoire, c’est que ces deux droits sont comme Dupond et Dupont. Inséparables. L’un ne vient jamais sans l’autre aujourd’hui dans une boîte.
Imagine que nos deux cofondatrices décident de lever des fonds. Les investisseurs prennent 25% des parts de l’entreprise, et les créatrices gardent 37.5% chacune.
Les investisseurs vont aussi pouvoir bénéficier d’une partie des droits sur le pouvoir. Piloter, et décider de distribuer les bénéfices. Et plus il y a de fonds investis par les investisseurs, plus ils ont de pouvoir.
En soi, ça n’est pas un problème. Ça paraît même plutôt logique. Sauf qu’on connaît tous la dérive que ça génère au bout d’un moment :
Les entreprises peuvent devenir de simples outils pour multiplier l’argent. Elles sont revendues d’un acheteur à l’autre. Et les propriétaires successifs doivent tous obtenir du rendement financier en maximisant le profit.
La mission de la boîte finit par passer complètement au second plan. Quel est l’intérêt de créer une boîte pour avoir de l’impact, si elle est effacée au moment du “succès” de la revente ?
La structure même d’une entreprise est aujourd’hui conçue pour concentrer le pouvoir autour de ceux qui veulent maximiser le profit. Pas l’impact.
Un bug à résoudre ?
Le sujet le plus tabou
Je ne vais pas me faire des amis. Mais je me demande s’il existe un exemple de boîte à impact qui a vu sa mission renforcée après un rachat par un grand groupe moins engagé.
Le fameux “ça peut transformer le grand groupe de l’intérieur” ? Si tu as des exemples, mets-les en commentaires :)
Ben & Jerry’s : L’entreprise de glaces avait été rachetée par Unilever et elle a fait la une des médias. Les conflits sont permanents, et Jerry a fini par quitter l’aventure. Il explique que cette tension permanente a eu raison de sa santé. Ben détaille ici la situation. Il pense qu’il est temps de faire évoluer la structure des entreprises.
En France, les exemples sont partout aussi. On a appelé beaucoup de monde pour préparer ce sujet et je ne citerai personne. Mais on est sur un sujet tabou ! Et la raison est évidente : tout le monde en profite financièrement. Les entrepreneurs qui vendent, les investisseurs dont le métier est de réaliser une plus-value, les grands groupes qui capitalisent sur l’image du rachat.
En discutant avec de nombreux entrepreneurs, on se rend compte qu’il y a un gros sujet à traiter :
Beaucoup regrettent d’avoir vendu leur boîte, en voyant l’impact de l’entreprise dilapidé année après année.
Beaucoup rêvent de rester à long terme dans leur entreprise, mais la tentation de gagner quelques millions d’euros est grande.
Certains veulent partir pour changer de projet et vivre une autre aventure. Logique parfois après 10 ans. Mais vendre est souvent la seule option possible pour y arriver.
Tout ça pourrait être résolu via le Steward Ownership. Et ne t’inquiète pas, c’est très simple à comprendre :)
Définition : le Steward Ownership (SO)
L’idée est simple comme bonjour : séparer le pouvoir et l’argent.
Le pouvoir est confié aux personnes proches du business, les stewards :
L’argent ne peut jamais acheter le pouvoir dans une entreprise SO. Les droits de vote sont confiés à des “stewards”. Ils peuvent être fondateurs actifs, salariés, ou experts. Mais ils ont en commun d’agir en ne pensant qu’à la mission de l’entreprise.
Les investisseurs actionnaires n’ont pas de pouvoir. Ils font confiance aux stewards proches du business. Un fondateur qui a quitté la boîte et a encore des parts n’a plus de pouvoir non plus.
Les actionnaires ne peuvent pas extraire l’argent :
Ils ne peuvent pas décider d’augmenter leurs dividendes, ou de vendre l’entreprise. Déjà parce qu’ils n’ont pas ce pouvoir, et en plus parce qu’une boîte en Steward Ownership ne peut pas être vendue !
Les profits sont réinvestis, donnés, ou utilisés pour rémunérer les investisseurs et les fondateurs à un niveau qui a été décidé au départ.
Dit comme ça, on peut se dire que créer une asso ou une coopérative résout très bien le sujet non ? Partage du pouvoir, et impact réduit des investisseurs ?
Non, l’idée est différente pour le Steward Ownership. Chaque entrepreneur doit choisir ce qu’il préfère :
Je pense que la coopérative et l’association conviennent à ceux qui veulent sortir d’un modèle capitaliste.
Le SO est un modèle qui veut embarquer tous ceux qui ne rejettent pas le capitalisme et veulent profiter de sa puissance. Mais qui veulent qu’il se transforme. Des entrepreneurs qui voudraient créer une entreprise à mission, mais qui voudraient la rendre incorruptible.
“J’ai une énorme admiration pour les assos et coopératives. Dans le cas de Phenix, je ne pense pas qu’on aurait atteint plus de 20 millions de chiffre d’affaires et 70 millions de repas sauvés chaque année en dehors du cadre de l’entreprise. Il fallait lever beaucoup de fonds et embarquer massivement le secteur de la grande distribution. Le modèle de Steward Ownership est intéressant à investiguer ! ”
Jean Moreau, cofondateur de Phenix
Les avantages du Steward Ownership.
Voilà ce qui fait la vraie différence à mon avis :
Les fondateurs peuvent être très bien rémunérés. Par exemple le fondateur de l’entreprise alimentaire bio sous Steward Ownership Mogli percevra 1,5 million d’euros sur 10 ans en plus de son salaire. C’est beaucoup, mais bien moins que s’il avait vendu sa boîte quelques dizaines de millions à un grand groupe. Et désormais la boîte ne pourra plus être vendue, et sa vocation est incorruptible.
Les fondateurs peuvent déléguer le pouvoir. Les stewards sont souvent les fondateurs au début. Au fur et à mesure ça peut être des salariés, experts, une fondation. Bref, on crée un modèle qui dépend de moins en moins des fondateurs.
Les investisseurs peuvent obtenir un vrai retour sur investissement. Ils financent la croissance, et reçoivent une rémunération définie en face. Par exemple 2X, 3X, 5X leur investissement sur une période donnée. C’est fixé au démarrage, comme la rémunération des fondateurs. Les investisseurs seront remboursés par le profit de l’entreprise au fur et à mesure du temps. Mais jamais par une vente. Et ils n’auront pas de pouvoir sur la stratégie.
Tout le monde chez Haferkater sait que l’entreprise ne peut plus être vendue. C’est inscrit dans les statuts et garanti par une action de veto de 1 % détenue par la fondation Purpose en Suisse.
Étonnamment, ça rend les investisseurs beaucoup plus disposés à envisager des formes d’investissement plus souples (Revenue Share, Prêts participatifs, etc.). Cela filtre et aligne dès le départ.
Leandro Burguete, fondateur de Haferkater (Entreprise de restauration qui a levé 3,3M€ sous Steward Ownership. Et qui fait 11M€ de CA)
Est-ce qu’au final ça ne serait pas malin d’investir dans des boîtes Steward Ownership?
Elles sont bien moins fragiles. Elles résistent mieux aux crises, voient à plus long terme. Est-ce qu’il n’est pas prouvé que les boîtes familiales résistent mieux au temps ? Elles voient plus loin, comme les boîtes en SO.
Les investisseurs s’assurent une rentabilité fixée. Pas illimitée, mais avec beaucoup plus de chances de succès. Et si le risque est très élevé, le retour peut être fixé comme élevé.
Leurs salariés sont plus fidèles. Ils co-pilotent l’entreprise, et ils ne travaillent pas pour un actionnaire invisible qui ne partage pas ses intentions.
J’adore ce sujet :)
2. Sujet 🤓 : Les pionniers qui inventent ce nouveau capitalisme.
Patagonia, Carlsberg, Rolex ou encore Bosch ont choisi le Steward Ownership dans le cadre d’une transmission à une fondation. Beaucoup d’autres exemples existent dans des plus petites boîtes, et c’est ceux-là que je vais te raconter ici.

Ces aventures fascinantes sont toutes nées en Allemagne. C’est là-bas que cette révolution est en train d’éclore.
Ecosia
C’est tout simplement une alternative à Google qui plante des arbres. Ils ont planté 230 millions d’arbres depuis 2009 (bientôt 100 millions d’euros investis !). La boîte créée par Christian Kroll génère plus de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires par mois. Et un tiers de son budget, c’est de planter des arbres.
Voilà leur comptabilité pour septembre 2025 :

Ils sont passés en Steward Ownership en 2018. Christian estimait qu’il gagnait suffisamment sa vie, et il ne supportait pas l’idée que la boîte puisse être un jour vendue en diluant sa vocation environnementale. C’est vrai que le don d’1/3 du revenu pour planter des arbres n’aurait sûrement pas tenu longtemps !
Tout est verrouillé pour protéger l’impact aujourd’hui :
Une “Golden Share” laissée à une fondation empêche à jamais l’entreprise d’être vendue ou introduite en bourse.
Aucun profit ne peut être extrait de l’entreprise pour un gain privé. 100% des bénéfices seront réinvestis dans la lutte contre la déforestation pour les générations à venir.
Ils prouvent qu’une entreprise peut être à la fois ambitieuse, rentable, et structurellement orientée vers l’impact. Autant dire que ça motive les salariés ! Ça ne serait pas une réinvention du capitalisme ça ?
Mogli
Je te présente ici une boîte d’alimentation bio qui a été créée en 2012 par Emanuel Schmock. Ils font 15 millions d’euros de chiffre d’affaires et ils grandissent de +40 % par an. Ils sont rentables, avec 800 000 euros de bénéfices nets annuels. Une très jolie aventure de 40 salariés :)
Le fondateur de la boîte possédait 75 % du capital. Vu le revenu et la profitabilité il pouvait imaginer vendre sa boîte et empocher un joli pactole tout de suite. Mais il a préféré transformer 100% de ses actions en une structure Steward Owned.
En échange, il percevra 1,5 million d’euros sur les 10 ans à venir en plus de son salaire si la boîte se développe bien. C’est beaucoup, mais c’est transparent et c’est moins que ce qu’il gagnerait d’un coup en vendant l’entreprise.
Je trouve cet exemple inspirant. La mission de la boîte sera protégée à jamais, et l’entreprise ne pourra jamais être vendue à un géant de l’agroalimentaire. Même quand Emanuel ne sera plus là !
Ce qui est dingue en plus, c’est qu’ils distribuent déjà 20% des bénéfices à des associations activistes. Et ce pourcentage va augmenter mécaniquement dès que le fondateur et les investisseurs auront été rémunérés comme prévu. À terme, tout le bénéfice annuel ira aux associations !
Haferkater
Cette boîte créée par un Français à Berlin cartonne depuis 2015. Ils ont lancé plus de 30 restaurants de “Fast Good Bio” en Allemagne. Ils se sont créés en opposition à la restauration rapide de mauvaise qualité qu’on trouve partout dans les gares et aéroports.
C’est un peu les chouchous du Steward Ownership en ce moment, parce qu’en plus d’être ultra visibles, ils ont levé 7 millions d’euros. Et même si lever des fonds n’est jamais un graal, ils prouvent que les investisseurs peuvent s’intéresser à ce modèle !
Ce que je trouve intéressant chez eux, c’est qu’ils racontent à quel point le SO crée de l’alignement :
Tout le monde sait désormais qu’il n’y aura jamais de vente. Ça donne beaucoup de clarté aux équipes et aux fondateurs qui n’auront plus jamais à préparer la sortie.
Tous les investisseurs savent qu’il est impossible de viser un retour sur investissement illimité chez eux. Ça filtre et aligne dès le départ. Les investisseurs qui veulent faire le plus gros retour sur investissement ne les contactent même pas.
Un deuxième truc m’a supris. Ils ont choisi le Steward Ownership pour gagner en productivité. Parce qu’un actionnariat qui ne veut pas extraire le profit, c’est plus de trésorerie pour le business !
“Notre structure en Steward Ownership nous permet d’être plus compétitifs que nos concurrents sur la durée. Notre actionnariat coûte structurellement moins cher. Dans une industrie à faible marge, il faut pouvoir réinvestir dans les restaurants, maintenir la qualité des ingrédients, et prévoir sur le long terme. Ça fait réellement la différence.”
Leandro Burguete, fondateur de Haferkater
Vyld
Cet exemple est cool, parce que c’est une Deeptech, et qu’elle est récente (2021). Ines Schiller et Melanie Schichan ont créé le Kelpon, le tout premier tampon fabriqué à partir d’algues. Une solution radicalement saine et biodégradable.
Elles ont mis en place le Steward Ownership dès 2022, moins d’un an après leur création. Assez fou dans une boîte qui doit pourtant investir en recherche et développement, et qui a dû lever des fonds.
Mais leur vision était très claire :
Créer un produit plus sain et plus écologique dans l’unique but de revendre à une boîte qui le détruirait n’avait aucun sens pour nous.
Ines Schiller et Melanie Schichan, cofondatrices de Vyld
Elles ont donc donné une “Golden Share” à une fondation, pour que la boîte devienne invendable.
Puis elles ont défini un modèle de partage des profits futurs. Pour permettre aux investisseurs et aux fondatrices de se rémunérer :
Au moins 35% du bénéfice net annuel doit servir à racheter la participation des investisseurs, avec un rendement défini. Si au bout de 10 ans, le multiple n’est toujours pas remboursé, la distribution s’accélère : 90 % des bénéfices sont automatiquement versés aux investisseurs.
Pareil pour les fondatrices, qui pourront toucher jusqu’à 10% du bénéfice pour rémunérer leur aventure. Avec un plafond défini. Elles ne communiquent pas sur le montant, mais disent “Une somme d’argent telle qu’après VYLD on n’aura plus besoin de choisir un travail pour l’argent”. Ce qui est intéressant aussi, c’est que le montant dû aux fondatrices continuera à être distribué à leurs enfants si elles disparaissaient. Tant que le plafond fixé n’est pas atteint.
Ça veut dire aussi que quand ces investisseurs et les fondatrices auront été rémunérés à 100%, tout le bénéfice sera réinvesti dans la boîte ou donné à des assos.
Staplestein
Voilà le dernier exemple que je trouve vraiment super parlant. Et que je voulais te raconter.
Staplestein est une boîte spécialisée dans les jeux durables pour enfants qui a été fondée par deux jeunes de 21 ans en 2016.
Des investisseurs peu scrupuleux et opportunistes ont investi en s’accaparant les deux tiers des droits de vote. Ils ont profité du peu d’expérience des entrepreneurs.
En 2019 la boîte devient rentable, et les fondateurs veulent réinvestir les bénéfices dans l’entreprise. Sauf que les investisseurs votent contre. Ils veulent tout prendre en dividendes. La crise éclate.
Les fondateurs ont réussi un coup de maître. Ils ont racheté les parts des investisseurs grâce à Purpose Ventures, un fonds qui rassemble des investisseurs alignés avec le Steward Ownership. Ils ont ensuite basculé leur entreprise en SO en 2022. La boîte est profitable, et désormais invendable et protégée. Purpose Ventures va pouvoir récupérer son investissement avec un rendement, sur le temps long. Une belle revanche non ?
Purpose
Dans la plupart des aventures que je t’ai racontées, la fondation Purpose et le fonds Purpose Venture sont impliqués.
Ils font un travail exceptionnel depuis 2015. Ils ont accompagné plus de 300 boîtes à devenir Steward Owned, et ont permis plus de 250 millions d’euros de financement.
Leur gros projet en ce moment serait de faire voter en Allemagne la création d’un statut juridique propre. Pour qu’une entreprise puisse être Steward Owned aussi simplement que n’importe quel autre statut. Canon !
Je t’en parle pour deux raisons. 1/ parce qu’il faut leur dire mille fois merci. Et 2/ parce qu’ils sont un puits de science !
Ils ont créé un bot GPT spécial pour que tu puisses poser toutes tes questions sur le SO. Tu peux aussi creuser les fondements conceptuels et légaux du modèle ici.
En France ?
Le sujet commence à passionner mais c’est le tout tout début !
L’entreprise de recrutement Jobs That Make Sense a mis en place une certaine forme de SO. La majorité des actions est détenue par une association (makesense), mais des investisseurs sont aussi au capital. Leur retour sur investissement est encadré. Ils ont levé 2 millions d’euros. Café Joyeux a aussi un modèle proche du Steward Ownership. C’est une entreprise détenue à 100% par une fondation. Un peu comme Patagonia.
Jumanji fait figure de pionnier sur la vulgarisation du sujet en France. Ce startup studio à impact s’est lancé dans le défi de devenir “Steward Owned” et de faire basculer une partie de ses entreprises en SO aussi. C’est avec leur co-fondateur Valérian que je co-écris cette newsletter :)
3. Défis 🤝 : On passe à l’action ?
Valérian (Jumanji) est justement en train de chercher à embarquer son écosystème dans le Steward Ownership. Du coup je te propose qu’on lui pose les vraies questions !
Alors, quel est le plus gros défi pour se lancer en SO à ton avis ?
Le premier défi est de vulgariser. D’où cette newsletter :)
Quasiment tout le monde est d’accord sur le constat : il y a une forme d’incohérence entre la structure d’une entreprise et sa mission. Mais le Steward Ownership est ensuite compliqué à expliquer à tout le monde. Est-ce que c’est comme une coopérative ? Une association ? Comment ça marche ?
Donc le plus gros défi, c’est que ça prend du temps ! Beaucoup d’entrepreneurs ne peuvent pas prendre ce temps, ou ne veulent pas le prendre. Parce que ça n’est pas ça qui va faire le chiffre d’affaires à la fin de l’année.
Mais on peut quand même se poser la question… N’est-ce pas une course à l’échalote de se battre pour faire grandir une vraie alternative si in fine n’importe quel acheteur peut décider de la détruire?
Une fois qu’on aura mis en place le modèle, on voudrait le rendre Open Source pour que d’autres s’en emparent le plus simplement possible.
Comment c’est possible de bloquer concrètement la vente de l’entreprise ?
Au départ ça n’existe pas. Mais c’est pour ça que la fondation Purpose est née. Toutes les boîtes SO qui veulent bloquer leur vente possible peuvent donner une “Golden Share” à cette fondation. Leur rôle est de maintenir à jamais cette impossibilité de vendre.
Est-ce qu’il n’y a pas un gros défi de transformation culturelle ?
Clairement ! Il y a une forme de mythe de la vente de l’entreprise aujourd’hui. Comme si lever des fonds pour accélérer puis revendre sa boîte était le graal. Le passage obligé vers le succès.
Amener une nouvelle voie prendra du temps. Nous n’avons pas toutes les clés, ça prendra des années, et ça ne dépend évidemment pas que de nous. Mais c’est génial d’être au cœur du changement non ?
Mais alors Valérian, pourquoi le faire maintenant et pas plus tard quand Jumanji sera plus solide ?
C’était la première question chez nos 40 investisseurs ! “Tu ne veux pas le faire plus tard quand tu seras devenu gros comme Patagonia” ?
Certains nous ont recommandé de nous tourner plutôt vers un engagement du type “Je m’engage à donner 20% de la plus-value à des assos quand je revendrai.” C’est le “Founder pledge”.
Mais pour nous ça n’a rien à voir. Dans le Steward Ownership, il y a l’idée d’asseoir la pérennité en sachant que rien ne pourra faire dévier la mission principale.
On fait aussi le pari que si on se bouge maintenant, ça va nous aider. Parce que ça va créer un énorme alignement. Ça va motiver encore plus d’entrepreneurs, de bénévoles. Et même des nouveaux types d’investisseurs non présents dans l’écosystème aujourd’hui !
Tu me disais que le Steward Ownership répondait au défi de la transmission des fondateurs. Pourquoi ?
Beaucoup de fondateurs ont un jour envie de passer à autre chose, et se retrouvent bloqués. Ils ont trop de parts, et s’ils s’éloignent de leur business tout devient fragile. Le seul moyen pour eux de changer d’air est souvent de vendre.
Le SO résout ça. On peut embarquer des salariés et experts progressivement en Stewards. Préparer la succession, embarquer les équipes, bloquer toute vente future. D’ailleurs tous les premiers cas de Steward Ownership ont été des entreprises en transmission à des fondations. Comme Bosch ou Patagonia.
Comment tu fais pour convaincre tes investisseurs de limiter leur retour sur investissement ?
Beaucoup trouvent ça très sympa de se dire “Je vais me faire mon retour sur investissement en tant qu’investisseur, et si la boîte génère plus, c’est donné ou réinvesti dans l’entreprise.”
Mais ce qui fait la différence c’est de montrer qu’on se mouille aussi en tant qu’entrepreneurs. Nous aussi on sort de la logique de spéculation illimitée de nos parts. Quand tu montres l’exemple, c’est plus simple.
Et il y a aussi un argument super interessant pour les investisseurs, c’est qu’on maîtrise mieux le risque de “départ d’un fondateur” (très fréquent dans une jeune équipe). Lorsqu’un fondateur quitte le navire avec beaucoup de parts, ses objectifs deviennent totalement décorrélés avec ce qui est bon pour la boîte. Parfois il est parti parce qu’il n’était pas d’accord avec la stratégie, parfois il s’est fait sortir, parfois il veut récupérer son argent. Ça tue des boîtes et le Steward Ownership protège bien mieux ça.
Comment décider du plafond de retour sur investissement des investisseurs, fondateurs ? Et sur quelle durée ?
On a fait des Business Plans différents et des scénarios pour voir comment rémunérer tout le monde sans mettre l’entreprise en péril. Mais bon, les scénarios sont tous très théoriques quand on crée une boîte ! Donc c’est une discussion mais c’est un vrai défi de fixer le “retour sur investissement raisonnable”. On est encore en train de travailler dessus.
Ce qui est riche aussi c’est que la discussion qui suit est super fédératrice. S’il y a des surplus ensuite, on en fait quoi ? Un beau projet à écrire.
Est-ce que toutes les boîtes Steward Owned sont des boîtes qui construisent un futur plus cool ?
Non ! Tu peux créer une boîte Steward Ownership d’extraction de pétrole si tu veux ;) Mais le pari est de dire que si le pouvoir et le capital sont séparés, ça emmène les modèles vers plus de durabilité. D’ailleurs on pourrait aussi avoir une coopérative d’extraction de pétrole aussi :) C’est juste un moyen !
Tu connais des investisseurs qui préfèrent investir dans des entreprises “Steward Owned” ?
Yes !
Le fonds DOEN (NL) : un des pionniers historiques de l’investissement à impact. Ils ont commencé à faire des investissements SO. Ils vont chercher moins de renta et moins de risque.
Purpose Venture : le fonds spécialisé de Purpose. Dédié au Steward Ownership.
Karma Capital : fondé par un entrepreneur, ils n’investissent que dans des boîtes SO.
👏 C’est terminé pour ce Plongeon. Merci de l’avoir lu jusqu’au bout ! Dis-moi en commentaire ce que tu en as pensé ?
Et si tu veux me filer un coup de main :
À qui tu pourrais le partager ? C’est uniquement par les partages que Le Plongeoir grandit.
Mets un petit like / commentaire avec ton ressenti :)
🙏 Énorme merci à Valérian Fauvel (Jumanji) pour la coécriture. C’est grâce à des gens comme ça que le monde avance :)
Merci aussi à Pierre et sa super newsletter, il m’aide à communiquer ce contenu au plus grand nombre, notamment par Linkedin.
À très vite,







Super article
Merci pour le partage
ça me fait penser à 2050 de Marie Ekeland qq part
Canon bravo!